
Qu’appelle-t-on un exosquelette de marche dans le cadre de votre pratique, et quel est son rôle en rééducation ?
Dominic Perennou : « Dans ce projet, on parle d’un robot de marche qui aide les patients. Concrètement, la personne est installée dans un exosquelette qui l’assiste dans ses déplacements. L’aide peut aller de 100 % à 0 % : le robot peut simplement accompagner le mouvement ou marcher entièrement à la place du patient. Mais même dans ce cas, c’est toujours la personne qui est active. C’est une nouvelle façon de faire de la rééducation, notamment pour celles et ceux qui, après un accident ou une maladie, ont perdu la marche ou ne l’ont pas encore retrouvée. Ces exosquelettes sont des technologies encore récentes, mais elles ouvrent des perspectives très concrètes pour accompagner la reprise du mouvement. »
Qu'est-ce qui a rendu possible ce projet d'exosquelette au CHU de Grenoble ?
DP : « Il s'agit d'un projet fondé sur un triptyque solide. D'abord, un appel à projets national centré sur la rééducation des accidentés de la route, qui nous a permis d'obtenir un financement important. Ensuite, un soutien de l'agence régionale de santé (ARS) via la Direction générale de la santé. Enfin, un volet recherche soutenu par la Fondation pour la recherche sur l'AVC, pour mener une étude clinique ciblant les troubles de l'équilibre post-AVC ».
Fabien Bernard : « C’est un projet qui existait depuis deux ou trois ans. Le financement manquait jusqu'à ce que l'ARS mobilise des crédits issus des radars automatiques. L’UGAP est intervenue pour rendre l'achat possible rapidement, dans le respect du code de la commande publique, via Wandercraft, un fournisseur titulaire de marché référencé dans notre catalogue ».
Comment s’est mise en place la collaboration entre les différents acteurs ?
FB : « Le CHU de Grenoble passe souvent par notre centrale d’achats, notamment pour les gros équipements. Le service biomédical a sélectionné le modèle proposé par l’entreprise française Wandercraft, et nous avons assuré la passation du marché ».
DP : « Pour nous, il était important que tout soit en place pour combiner l’usage en soins courants avec un protocole de recherche. Nous avons également travaillé avec le LPNC (Laboratoire de Psychologie et NeuroCognition) sur les aspects cognitifs de la marche. L’exosquelette n’est pas qu’un outil moteur, il touche aussi à la représentation de l’espace et du corps ».
Quels sont les objectifs de l’étude clinique ?
DP : « L’objectif de l’étude est de déterminer si l’exosquelette favorise une meilleure récupération de la marche et de l’équilibre après un AVC. Trois patients participeront à un protocole de rééducation d’une durée de trois semaines. L’étude a reçu l’approbation d’un comité d’éthique, et l’ouverture du centre est imminente. Ce type d’étude est essentiel, car les preuves scientifiques manquent encore. Comme pour un médicament, il est nécessaire de démontrer son efficacité avant de pouvoir le recommander ou envisager son remboursement. Chaque technologie doit prouver sa valeur ajoutée par rapport aux pratiques existantes. Et cela dépend du contexte : on ne rééduque pas de la même façon après un AVC, une paraplégie, ou une maladie chronique comme la sclérose en plaques ou la maladie de Parkinson. À chaque pathologie, à chaque phase de la maladie, ses propres enjeux ».
Quels ont été les principaux leviers et enseignements lors de l’intégration de l’exosquelette au CHU ?
FB : « Il s’agit d’un dispositif très technique. Il pèse au moins 80 kg, nécessite deux soignants par séance, un calibrage par tablette, et une infrastructure avec rail de sécurité. Ce n’est pas un appareil que l’on branche en dix minutes ».
DP : « Une séance de rééducation prend généralement une heure : 15 minutes d’installation, 30 minutes de rééducation effective, puis 15 minutes de retrait. Cela demande des ressources humaines précieuses. Il y a un vrai débat chez les kinésithérapeutes qui se servent de la machine : est-ce que cette demi-heure robotisée est plus efficace qu’une heure de rééducation classique ? C’est précisément ce que nous voulons objectiver. »
Quels retours avez-vous des équipes et des patients ?
DP : « L’intégration au plateau technique a suscité beaucoup d’intérêt. Les soignants sont à la fois curieux et vigilants C’est une technologie exigeante en temps, mais qui offre une dimension multisensorielle nouvelle. Nous travaillons aussi, au sein du LPNC, sur les liens entre troubles de la marche et perception de l’espace. L’exosquelette pourrait ouvrir une nouvelle voie de prise en charge.»
FB : « Nous avons reçu des retours très positifs d’une patiente qui avait un rendez-vous le lendemain et était impatiente d’utiliser l’appareil. Ce genre de retours montre qu’il y a un potentiel concret ».
Quelles sont les perspectives à long terme ?
DP : « L’avenir passe par des exosquelettes plus légers, plus simples d’utilisation, moins coûteux, mais aussi par des preuves d’efficacité issues de la recherche clinique. On imagine déjà des dispositifs utilisables à domicile, mais pour en arriver là, chaque geste, chaque usage doit être rigoureusement testé, validé et compris. Il est également essentiel que les industriels aient accès à des données objectives sur l’efficacité clinique de leurs dispositifs. Trop souvent, ils partent du principe que leur technologie est révolutionnaire, sans preuve solide à l’appui. C’est précisément ce que nous cherchons à construire avec Wandercraft. Ce partenariat, entre l’Université Grenoble Alpes, le CHU de Grenoble, la société Wandercraft et la Fondation pour la recherche sur l’AVC, est un modèle gagnant-gagnant. Il nous permet de mener une recherche indépendante, rigoureuse, et de produire des résultats quels qu’ils soient. Nous espérons bien sûr qu’ils seront positifs, mais l’essentiel est d’apporter des réponses étayées ».
FB : « Aujourd’hui, l’usage de l’exosquelette reste réservé à des équipes formées, dans des environnements cliniques maîtrisés. Mais demain, s’ils deviennent plus simples, plus légers et adaptés au domicile, leur diffusion pourrait s’élargir. L’enjeu est aussi culturel : c’est une nouvelle manière d’envisager la rééducation. Ce projet montre qu’on peut, même dans le cadre du marché public, acheter autrement, plus vite, plus intelligemment, en intégrant pleinement la recherche et l’innovation. Et l’UGAP sera au rendez-vous pour accompagner cette transition. »

